Vous voulez survivre ? Soyez un filtre.

Entonnoir de luxe en étain

L’individu de demain, connecté, efficace, celui qui réussira dans la vie, est essentiellement un filtre. Une passoire de la noosphère, un tamis de la modernité, un entonnoir des temps postmodernes. Sa mission : créer de la rareté au milieu de l’abondance. A vous de jouer !


Entonnoir de luxe en étain

L’idée n’est pas neuve mais elle mérite d’être répétée, parce qu’elle va façonner notre monde dans les années à venir.

Nous sommes des filtres.

Alors que l’homme a longtemps vécu à l’échelon local, ignorant ce qui affectait le reste du monde, la révolution technologique nous bombarde d’un déluge de données incessant. Chaînes d’info en continu, cours des bourses mondiales en rotation 24/24h, alertes par e-mail et SMS, nouveaux produits révolutionnaires, nouveaux artistes éphémères, nouveaux concepts technologiques novateurs, ça n’arrête pas, c’est le progrès il paraît.

L’individu de demain, connecté, efficace, celui qui réussira dans la vie, est essentiellement un filtre. Une passoire de la noosphère, un tamis de la modernité, un entonnoir des temps postmodernes. Sa mission : créer de la rareté au milieu de l’abondance. Rien de moins.

Un filtre au boulot

Cela vaut au boulot. Je vois sans cesse, sur les postes informatiques de mes collègues stressés, des boîtes de réception engorgées. Jadis, on comptait le nombre de messages : 100, 1000, 10000… Maintenant ce chiffre astronomique est devenu celui des e-mails non lus. 10, 100, 1000, 10000. Il y en a qui paniquent. Certains pètent un plomb, les neurones incapables de s’adapter à cette nouvelle abondance de l’information (souvenons-nous que nous sommes les mêmes, biologiquement, que Cro-Magnon dans sa caverne). Certains, dans un accès de folie, tirent la chasse, SUPPR, tout part, le bébé avec les eaux usées. Mais d’autres, bizarrement, on l’air de s’y faire. 1000, 10000, 100000, peu importe : ils vivent avec sérénité l’engorgement de leur boîte aux lettres. Ils continuent à gérer efficacement leurs affaires et sont appréciés par leur hiérarchie. Ils irritent, énervent les interlocuteurs qui ne trouvent pas de réponse, mais finalement ils avancent sans se laisser empêtrer dans la gangue de la surinformation.

Ces gens-là sont des filtres. Ils trient, éliminent, oublient les 99% d’informations non pertinentes qui nous engluent au quotidien. Ils avancent, libres, fluides, dans une pluie de météorites qui élimine plus d’un cadre de l’ancienne école.

Un filtre sur le Net

Cela vaut sur internet, dans la consommation de culture et de connaissances. Avec la démocratisation des moyens de création, tout le monde (c’est à dire n’importe qui) peut se prendre pour un créateur. Dans le principe, c’est sympa la démocratie, mais en pratique ça produit énormément de déchets ou de matériaux semi-finis (musique pas mixée, articles pas relus, logiciels sans utilisateurs…).

Alors on a inventé les blogueurs-chroniqueurs. Ceux qui filtrent à votre place. Le bon blogueur passe la majeure partie de son temps à trier de la merde. Il regarde des vidéos de merde, écoute des musiques de merde, teste des logiciels Web 2.0 de merde, lit des articles de merde. Histoire de, parfois, dénicher une perle. Contrairement au mauvais blogueur qui cherche à faire du chiffre en sortant le maximum de merdes, le bon blogueur épargnera à ses lecteurs toute la merde qu’il bouffe à longueur de journée.

Le problème c’est qu’avec Internet et les réseaux sociaux l’activité de « filtre » est devenue un loisir aussi répandu que la production elle même ; tout le monde veut être un filtre et, du coup, la notion de filtre est devenue un fourre-tout absolu. On a donc des millions de blogueurs de merde qui critiquent des millions de productions de merde et tout ça contribue à augmenter le niveau des océans informationnels mais perturbe encore plus la recherche de productions de qualité. Retour à la case départ.

Mais alors, que faire ?

Quelle conclusion doit-on tirer de cela ? Ben que le travail ne se fera pas à votre place. Qu’il vous revient, en tant que lecteur, leader d’opinion, camarade, de filtrer, refiltrer, retrier avant de partager autour de vous. Encore plus fin, encore plus exigeant, encore plus intransigeant sur la qualité de la soupe. Ne sortir que ce qui est vraiment au dessus de la masse.

A vous d’exercer votre liberté, de démontrer votre agilité. Comment ? Par exemple en vous imposant de faire bien quand tout le monde fait beaucoup. De résister à la facilité du copier-coller. De toujours vous demander qu’est-ce qu’il restera de votre contribution à l’édifice bordélique de la connaissance humaine. Je ne dis pas que c’est facile, ni que j’y parviens moi-même : c’est un idéal vers lequel notre vie devrait tendre.

Et dans le doute, plutôt que de parler pour ne rien dire, mieux vaudrait qu’on se taise. Ce que je vais faire. Zouip.

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3 réponses à Vous voulez survivre ? Soyez un filtre.

  1. Recher dit :

    Il y a du vrai dans cet article.

    Et le plus drôle, c’est la pub qui est apparue en dessous :

    "Traitement des eaux usées
    Traitement et recyclage des eaux. Systèmes d’épuration compacts."

    Mouahhahahahaha. (OK ça sert à rien ce que je dis, je suis le mal)

  2. Dénicher les incongruités, surtout lorsqu’elles sont cocasses, c’est aussi le rôle d’un bon filtre.
    Bravo donc.

    J’ajouterais celle-ci : "alternative aux fosses septiques". Que rêver de mieux ?

  3. Glunet dit :

    3 ans après cet (excellent) article, je me dis que « Filtrer » pourrait être une bonne traduction du mot « Curation »…………
    En effet, dans chaque colloque sur la « Curation » une bonne 1/2 heure est passée à chaque fois en prise de tête sur la traduction de ce mot en français……
    Il faut dire que ce mot n’est pas très jojo…..
    Alors que « filtrer » évoque la préparation d’un café ou d’un thé à l’heure de la pause. Un bon moment !

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