Dix ans après, le Web sert toujours à se regarder le nombril

Il y a dix ans, seuls les geeks racontaient leur vie sans intérêt sur leur « page perso ». Aujourd’hui, tout le monde peut exhiber en direct toute la banalité de son existence quotidienne. La vraie amélioration du Web 2.0, c?est donc de permettre à tout le monde d?être un geek prépubère.


Je venais d’avoir dix-huit ans, j’étais teigneux comme un Cioran, et je mettais en ligne mon premier site Web. C’était 1998, et j’avais poussé un coup de gueule contre la pauvreté nombriliste des sites persos. En fait, il n?y avait presque que ça sur le Web français. On appelait ça des « sites persos » pour dire à quel point ils étaient nuls. Vous savez, ces pages où l’auteur (un geek prépubère, car faire son site c’était encore un peu compliqué pour les vrais humains) racontait sa vie (merdique), son oeuvre (sans intérêt), sa configuration de PC tonitruante, ses goûts musicaux et ses citations inoubliables.

Ce n?était même pas pour montrer à ses parents ou à sa famille, ses anciens camarades de classe ou ses cousins éloignés (tous ces gens n?avaient pas encore idée de l?existence d?Internet) : c?était de l?exhibition pure et simple. C?était la starification du rien. C?était la croyance débile que sa petite vie minable pouvait intéresser le reste du monde. A l’époque, j’avais fait mon caca nerveux en constatant que tout cela ne faisait que consacrer le vide de nos existences : je souhaitais très fort que la sélection naturelle ne mette un terme à cette exposition navrante de soi. Mon calcul était simple : puisque cette pratique était une affaire d?insipides fanatiques des technologies, il suffisait d?attendre que le Web s?ouvre à d?autres publics plus matures et cela disparaîtrait. L’histoire allait me donner tort.

Retour vers le présent : 2008, on parle de Web 2.0 ou plus, de réseaux communautaires, il paraît que la révolution est en marche. Et pis quoi encore ? Le Web sert encore et toujours à l?ostentation masturbatoire de ses adeptes. Pire ! C?est devenu encore plus facile de montrer à tout le monde à quel point notre vie est chiante. On connaissait déjà Twitter, qui sert à dire au reste du monde ce qu?on est en train de faire (« je travaille », « j?écoute le dernier tube de Francis Cabrel », « je fais caca »). Mais c?était encore trop compliqué, il fallait écrire. Des gros malins ont trouvé un moyen de faire un macheupe (mashup : mélange d?applications existantes censé créer des interactions super utiles, comme voir les embouteillages sur une carte Google Map) pour dire en direct ce que vous êtes en train de foutre sur Internet. Ça donne « machin est en train de regarder une vidéo de Mimi Cracra », « machin écoute le dernier tube de Francis Cabrel » ou « machin surfe sur un site érotique ».

La vraie amélioration du Web 2.0, c?est donc de permettre à tout le monde d?être un geek prépubère. Traitez moi de vieux con (m?en fous, j?étais déjà de mon avis à 18 ans), mais tout ça me file les jetons. Loft Story et les Sim’s ont-ils réussi à nous faire croire qu’il suffit de vivre pour être admirable ? Ce truc me terrorise pour deux raisons :

  1. parce qu?on se désintéresse de tout le reste pour ne plus s’occuper que de soi-même. On tourne en boucle autour de son nombril. Fuck me I?m famous, chacun son quart d?heure de célébrité, etc. Et les autres dans tout ça ?
  2. parce qu?avec ce genre de système, l?effort de convaincre l?autre est superflu. On se contente de livrer un catalogue brut de notre vie, sans y insuffler d?âme, sans mettre les formes. Quel type de relation sociale peut-on créer par ce biais ?

Vouloir la communication la plus fluide entre les individus ne dispense pas de filtrer tout le bruit que contient notre quotidien. Chaque jour, je lis plein d?articles sans intérêt, je regarde plein de vidéos nullissimes et j?écoute plein de merdes, et au milieu de tout cela, quelques rares perles méritent le détour. Si quelque chose me plaît, je veux bien d?un outil qui me facilite la tâche (un blog, un « signal social » vers les gens que j?aime?) mais cela ne suffit pas (le medium n?est pas le message). Il faudra encore que je prenne le temps de connaître mon public, ses attentes et ses manques. J?essaierai de lui délivrer un message qui le touche personnellement, qui l?interpelle. L?effort que je fais pour atteindre l?autre et le séduire, c?est aussi une manière de le respecter.

A choisir, je préfère donner à un petit nombre ce que j?ai de meilleur, plutôt que de jeter en pâture au monde entier le flot inintéressant de la vie ordinaire.

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5 réponses à Dix ans après, le Web sert toujours à se regarder le nombril

  1. Rémi Balligand dit :

    Et si c’était simplement la matérialisation de moments qui jusqu’alors n’étaient pas visibles ? Peut-être qu’avant d’avoir les moyens technologiques de publier des parcelles de sa vie (aussi inintéressante soit-elle pour celui qui ne s’y intéresse pas), ces moments étaient déjà purement narcissiques (rêverie, masturbation, TV). Peut-être que le web 2.0 a permis seulement de les exposer de façon obscène. Je ne crois pas que les blogs, les sites persos, les facebook et Cie ont remplacé les pots entre amis ni les "soirée on refait le monde". Je ne crois pas non plus qu’ils nuisent à une expression plus sincère. Je crois simplement que ceux qui n’avaient rien à dire se contentaient, avant, de ne rien dire ; aujourd’hui, ils ont la satisfaction de pouvoir dire publiquement qu’ils n’ont rien à dire. Ceux qui ont vraiment quelque chose à dire continuent de le faire, comme toi, avec intelligence et il sont assez nombreux je trouve, à avoir trouvé, à travers le web, un moyen d’expression efficace et pertinent.

  2. Raton dit :

    Ce n’est pas tout à fait comme avant : il y a quelques années, le seul fait de dire que l’on postait sur un blog ou un forum renvoyait une image de geek asocial et sans amis. Aujourd’hui on est passé à l’extrême opposé : on se vante d’avoir 5.000 amis sur Facebook, et celui qui n’est pas incrit sur Copainsdavant passe pour le dernier des has-been. Non seulement on s’exhibe comme avant mais maintenant on ne s’en cache plus…

  3. Rémi Balligand dit :

    Je ne savais pas que Copainsdavant était particulièrement branché.

  4. Damien Ravé - Le Caphar dit :

    @Rémi : il y a une différence entre raconter sa vie à trois amis et l’exposer à un million de gens. La médiatisation est un phénomène dangereux dont on perçoit encore mal les enjeux par rapport au respect de l’intimité. Je ne critique pas le principe de raconter sa vie en général, l’existence des blogs ou de Facebook, mais le fait de le faire sans aucun effort, aucune mise en scène, et de le balancer à la face des gens. Je critique surtout qu’on puisse se « contenter » de ça.

    Pour mettre un peu de perspective, disons que je suis favorable à l’homo faber, c’est à dire la part d’artisan, de créateur qu’il y a en l’Homme. Je pense que c’est ce que l’homme a de mieux à faire sur terre : créer (des idées, des objets, des relations avec les gens, des situations, sa vie). D’autres diront que la vie idéale est contemplative (aimer la vie, les moments, les belles choses), et cette position est tout aussi défendable.

    Par contre le type qui utilise un logiciel pour suivre en temps réel sa vie virtuelle sur Internet n’est ni un créateur ni un contemplateur, c’est un crétin asservi dont le seul horizon mental est le culte de la technologie.

    @raton : oui, il est devenu super tendance de faire ce que seuls les geeks osaient faire dans la pénombre honteuse de leur chambre remplie de machines. Moi je trouve que c’est pas un progrès

  5. Raton dit :

    A Damien ravé : je ne dis pas que c’est un progrès, au contraire on n’a fait que passer d’un extrême à l’autre.

    La fausse page perso au début du billet illustre parfaitement cet excellent article : http://www.tsgk.net/cowboyz/web….
    Allergiques à l’humour cynique s’abstenir…

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