Le marketing est un humanisme

Entrer dans le cerveau des gens

Ou comment garder bonne conscience en se comportant comme un salopard ? Je pratique le marketing sur le Web. A savoir la tentative de manipuler autrui via les nouvelles technologies pour promouvoir des produits. Suis-je devenu un de ces salauds que j’exècre, ces commerciaux bien rasés qui sonnent à la porte des mamies pour leur vendre des portails automatiques ? Non, moi monsieur, c’est par amour de l’homme que je le fais.


Entrer dans le cerveau des gens

Aujourd’hui, entre autres activités, je pratique le marketing sur le Web. A savoir la tentative de manipuler autrui via les nouvelles technologies pour promouvoir des produits. J’ai des scrupules. D’horribles scrupules. C’est peut-être ma culture judéo-chrétienne trop bien ancrée, ou une éducation qui m’a convaincu que l’homme était une fin en soi, pas un moyen à exploiter. Suis-je devenu un de ces salauds que j’exècre, de ces clones de commerciaux bien rasés qui sonnent à la porte des mamies pour leur vendre des portails automatiques ? Non, moi monsieur, c’est par amour de l’homme que je le fais. OK, je m’explique.

Vers les bas-fonds du mercantilisme

Premier écart : Google Adsense. Je m’y suis mis sans trop y croire. Polluer mon site avec des encarts de pub ? Une partie de moi se révolte (encore) à cette idée. Mais quand même. La perspective de quelques euros par-ci par-là, qui rembourseraient les frais d’hébergement et un peu de la sueur y consacrée ; ce serait une petite satisfaction peu répréhensible. Et depuis, la frénésie m’a saisi. Je regarde les stats, soir et matin, guettant le moindre centime d’euro qui tombe, faisant grimper péniblement ce total dérisoire. Quelle format de pub a mieux fonctionné ? Quel placement ? Sur quelle page ? Alors je change, je teste, je revérifie. Ça ne pèse rien économiquement, des cacahouètes. Mais la fascination que cela suscite ne laisse de me surprendre.

Autre exemple : depuis peu, l’association qui m’emploie fait de la vente en ligne. On vend des abonnements à une revue dédiée à l’économie solidaire et sociale. Ce n’est pas encore un juteux filon (d’ailleurs ça n’enrichira aucun actionnaire), mais vente après vente, j’ai une petite fierté qui point. Moi qui n’ai fait que promouvoir des oeuvres désintéressées, des projets à jamais déficitaires, j’ai pris un vrai plaisir à concevoir ce chemin de croix qui transforme le visiteur en acheteur. Et me voilà enquêtant sur cette drôle de magie qu’on appelle « conversion », épluchant les logs de visite et les Google Analytics, essayant de comprendre à quel moment le déclic s’est joué. Quel article a séduit le passant ? Quelle phrase d’accroche l’a convaincu de débourser 25 euros pour soutenir notre démarche ? Je veux toujours plus de détails pour suivre chaque visiteur, savoir où il a cliqué et ainsi en déduire les meilleures solutions.

Entrer dans le cerveau avec scientificité

La fortune n’est pas à l’arrivée. Il y a des moyens beaucoup plus faciles de gagner de l’argent (moins éthiques aussi). Alors quel intérêt ? Je crois que tout ceci n’est qu’une expérience de sciences humaines. Un site est un dispositif expérimental, les visiteurs sont les participants d’une expérience plus générale de compréhension de l’être humain. La fascination qu’exerce ce suivi est scientifique : comme un biologiste s’extasie devant la prolifération de bactéries, comme un physicien devant une fonction d’onde quantique, comme un neurologue devant un IRM, je me passionne à étudier les réactions de l’être humain face à des signaux voués à vendre.

Oui mais ! Tout cela n’est pas innocent, me direz-vous ! Le marketing est une manipulation des sens et de la psyché : par les couleurs, par les formes, par des phrases, je change la disposition d’esprit du visiteur. C’est aussi un mensonge plus ou moins grossier : je mets en scène les avantages, je passe sous silence les désagréments d’un produit. Cette oeuvre de manipulation, en somme, est l’arme absolue de contrôle et de soumission de l’humanité. Goering a d’ailleurs été l’un des précurseurs de la propagande, outil de manipulation de masse. Triste référence : l’approche scientifique n’est plus une excuse ; c’est une circonstance aggravante. Mais comment ai-je pu me retrouver dans cette galère fascisante ?

Excuse philanthropique

C’est ici que je déballe mon excuse philanthropique. Parce qu’il est un aspect de cette démarche qui relève, à la limite de la pure magie incantatoire : c’est son inefficacité globale. On a beau sortir des statistiques, faire les fiers, bardés d’études scientifiques en sciences du comportement, les taux de « conversion » sont ridicules : moins de 1% partout, et le plus souvent autour de un pour mille ! Il est là, le point de rupture, là où la brutalité de la technique s’évapore devant la liberté de l’homme : quand 999 passants échappent complètement au piège inéluctable que vous leur avez tendu, le millième est une curiosité rare.

Cette expérience humaine, c’est celle de la suggestion ou, comme le disait Baudrillard, de la séduction : je serai toujours incertain de parvenir à exercer sur l’esprit d’autrui un contrôle quelconque. A chaque fois que l’autre incline dans mon sens, il y a une part d’inexplicable, une magie qui s’opère et qui le rend (provisoirement) disponible à ma cause. C’est approcher cet instant qui m’attire dans l’analyse des statistiques. Essayer de comprendre, pas seulement maintenant, pas seulement pour mieux vendre demain, mais pour approcher une connaissance de l’âme humaine en décortiquant le principe de la séduction. Voilà la quête qui m’attire, jour après jour, dans le monde obscur du marketing interactif.

En tout cas, quand je me dis ça, ça me permet de mieux dormir…

Outil de référencement professionnel - essai gratuit Ce contenu a été publié dans Webdesign, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Le marketing est un humanisme

  1. Mathieumt dit :

    L’humanisme, c’est que que transmet Gandhi, l’Abbé Pierre, Albert Jacquard, Aimé Césaire et bien d’autres…
    La richesse doit être partagée. Il n’y aucune richesse matérielle qui soit bonne si elle apporte en même temps la pauvreté et le malheur. Après, à chacun son commerce "raisonnable" et raisonné.

  2. Damien Ravé - Le Caphar dit :

    Sans doute. Je n’ai jamais dit le contraire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *