Je veux être une star underground – 1. l’artiste est un grand malade

L’artiste est un grand malade. Le musicien qui cherche sa place dans l’espace médiatique est un fou dangereux, qui conspue d’un côté le monde qu’il convoite de l’autre. Ce qu’il aime et ce qu’il hait sont les deux facettes d’une même pièce. C’est l’histoire de Pat le Grand, musicien fictif ayant des ressemblances purement fortuites avec beaucoup de musiciens underground…

L’artiste est un grand malade. Le musicien qui cherche sa place dans l’espace médiatique est un fou dangereux, qui conspue d’un côté le monde qu’il convoite de l’autre. Ce qu’il aime et ce qu’il hait sont les deux facettes d’une même pièce. Mais prenons un exemple pour que le lecteur se sente concerné.

C’est l’histoire de Pat le Grand, musicien fictif ayant des ressemblances purement fortuites avec beaucoup de musiciens underground (c’est un peu moi, c’est un peu toi, c’est un peu lui). Pat, de son vrai nom Jean-Philippe Bouchot, est un musicien ordinaire. Toujours jeune malgré les ans qui passent, toujours fauché, toujours personne n’écoute sa musique.

Pat le Grand est un grand novateur en matière musicale. Il a su marier à merveille l’électro expérimentale aux chants religieux bouddhistes (il a trouvé un CD que personne n’empruntait jamais à la médiathèque et l’a samplé sans scrupules, c’est son petit secret de fabrication).

Son problème à Pat, c’est que personne n’a encore reconnu l’immensité de son talent. Même ses copains, qui l’avaient soutenu gaillardement lorsqu’il s’était essayé à la techno la plus roots (« monte encore le kick ») ou au dub atmosphérique (« rallonge encore l’écho »), n’accrochent plus vraiment à cette forme plus originale. Pat n’en démord pas pourtant, s’il doit exister en tant qu’artiste, ce sera sans se compromettre avec ces styles déjà entendus. Il refuse les étiquettes, Pat le Grand.

Il a jamais vendu plus de 30 albums en faisant le tour des amis, des parents, des parents des amis et des amis des parents. Une fois il a vendu un CD à un mec au Québec, il en revenait pas d’avoir un succès international quand sa carrière stagnait dans sa ville de banlieue parisienne. Il a un peu la loose, mais il a un travail à plein temps (juste au cas où vous vous inquiéteriez de ce qui le fait vivre). Cela dit, il caresse toujours, entre autres, le doux rêve de vivre de son art et de prendre des bains dans des hordes de fans femelles scandant son nom à tue-tête (enfin elles diraient « Patriiiiiick », mais en fait il s’appelle pas vraiment Pat, c’est un nom de scène pour faire genre). Bref.

Le cri primal

A l’origine de la musique de Pat, il y a un cri. Comme tout artiste, il a une grande gueule et il a besoin de s’exprimer. La création artistique est un cri primal. C’est un cri qui exprime toutes sortes de vilaines pathologies : le mal de vivre, le manque d’amour, les pulsions violentes ou sexuelles, le besoin d’être reconnu… Un peu de musique, ça évite de commettre des trucs regrettables ou de payer des séances de psychanalyse très onéreuses. Dans le cerveau de Pat, il y a des zones pas claires où il vaut mieux pas traîner tout seul le soir.

Le cri de Pat est une révolte contre le conformisme ambiant. Il n’en peut plus des Johnny Halliday et des Laurie qui heurtent sa subtilité musicale. En même temps, il n’apprécie pas trop Wagner parce que ça manque de blops électroniques. Ni le rock qui ne parvient pas à se renouveler. Même les Chemical Brothers font de la bouillabaisse commerciale depuis trop longtemps. Il n’y a plus guère d’artiste qui vaille dans ce monde. La relève est prête et elle est dans l’underground. Pat a pour projet de redonner ses lettres de noblesse à la musique électronique. A la musique toute entière, même, trop longtemps prisonnière de ces carcans commerciaux.

C’est pour ça qu’il peaufine son style original. Il écoute beaucoup de choses sur Nova et sur les radio électro du Web. Il est toujours en avance d’une longueur sur ce qui se fait, parce qu’il intègre et dépasse les nouveautés à toute vitesse. Quel que soit le concurrent, il a toujours un petit quelque chose de plus, qui le rend typique et inimitable. Il a trouvé son style.

La guerre des styles

Pat s’engueule souvent avec d’autres musiciens, surtout depuis qu’il va sur le Web et met sa musique en ligne. Il a écouté les Steaks Alités, un groupe de rock-ska complètement débile et ça l’a énervé : « Comment peut-on insulter à ce point les auditeurs avec une musique aussi pourrie ? Retournez écouter Bon Jovi ! », a-t-il laissé sur leur blog, bien content de sa petite pique perfide. En une semaine, des centaines de fans absolus de rock-ska sont venus se venger et lui ont tellement pourri le sien de site qu’il a dû le fermer. Il a même reçu des commentaires très désobligeants comme : « ta musique est complètement immature » ou « c trop deja entendu, on diré du Michel Sardoux en électro gros nase ». Il a du coup découvert qu’il y avait beaucoup plus d’adeptes des Steaks Alités que de Pat le Grand.

Plein d’interrogations suite à cette mésaventure, il s’en alla voir le vieux sage de la montagne. .

– Sage, dit Pat, leur musique est beaucoup moins originale, intelligente, ils connaissent moins d’accords que moi et en plus ils mettent pas de chants bouddhistes dedans. Elle est donc forcément moins bonne que la mienne, non ?

– Patrick dit le sage (qui ignorait le vrai prénom de Pat), quand bien même il existe l’AOC pour le fromage et le « sans sucre ajouté » pour les jus de fruit, sache qu’il n’existe pas encore de norme objective pour mesurer la valeur artistique de la musique. On ne peut donc pas affirmer qu’une musique est plus intéressante qu’une autre. Jamais. C’est le public qui décide.

– Le public ? Mais il écoute n’importe quoi ! Ce n’est pas parce qu’ils vendent plus de disques à un public de débiles qu’il sont meilleurs (ils ne mettent même pas de blips schlang pendant les ponts). Du coup, je ne sais même pas si je dois chercher à vendre plus d’albums. Dois-je rester underground pour que ma musique soit meilleure ? Je pourrais être reconnu par des chroniqueurs super pointus, ce serait une sacrée preuve !

– Popopop !, tonitrua le vieux sage. Te sortiras-tu de la tête qu’une musique ne peut pas être meilleure qu’une autre. Elle plaira à untel, tel jour, et le lendemain il ne l’aimera plus, tandis qu’un autre au bout du monde l’adorera. La musique vit avec le monde ; les talents d’aujourd’hui sont les gros losers d’hier. Maintenant laisse-moi, j’attends un jeune homme avec un oiseau dans les mains.

L’art est sur un fil

Pat, en redescendant de la montagne, se pose beaucoup de questions. Que veut-il vraiment ? Quel sombre dessein nourrit-il en composant son oeuvre musicale ? A vrai dire, ce n’est pas très clair dans sa tête. Epuisé, il s’endort dans un hôtel Ibis du village en contrebas, et fait un rêve étrange.

Dans ce rêve, il est soudain découvert par un label bien connu, Samourai Tunes, qui a déjà porté à la gloire des groupes très éclectiques. Pour son disque, on créera spécialement une branche "electro-bouddhiste", son style n’entrant pas dans les cases pré-existantes. Le boss lui a proposé un contrat juteux et une distribution universelle chez tous les disquaires indépendants du monde connu. Très vite, il vend des millions de disques, est reçu dans tous les réseaux underground, et devient l’emblême de toute une génération de rebelles entendant dans ses compositions le cri de détresse d’un peuple de l’ombre prêt à envahir le monde. Très vite, le monde occidental éteint radio et télé pour télécharger sa musique sur P2P. Il éclipse Britney et Jennifer pour imposer sa touche ultra-qualitative. L’étape suivante : endoctriner les paysans chinois (là, le rêve commence à devenir n’importe quoi).

L’ampleur du problème lui apparaît au réveil : jamais un petit label ne lui signera un gros contrat. Jamais les disquaires importants ne représenteront des millions d’auditeurs. Jamais un microcosme underground ne sortira de terre pour renverser les médias dominants. Jamais le P2P ne le rendra riche. La vraie vie, c’est Universal et la Fnac et TF1 et les petits disquaires qui mettent la clé sous la porte faute de compétitivité. Et encore, ce ne sont que des détails. Le vrai problème de fond, c’est le public.

Le rêve de Pat, c’est une élite de masse. Enfin, selon lui. Faire partie de l’"élite", ça veut juste dire "apprécier sa musique". Etre capable de saisir la subtilité de sa démarche et l’apprécier à sa juste valeur. En même temps, il aimerait bien que des millions de personnes soient comme ça. Une élite de masse, ouais. Que les Nations Unies, unanimement, signent une charte reconnaissant son rôle de bienfaiteur de l’humanité. Et il sent que le monde a besoin de lui, qu’il est attendu avec impatience. Ça ferait beaucoup de bien à son ego.

Le problème de Pat, c’est que le public ne l’attend pas. Et ça, il a du mal à l’admettre.

Prochainement la deuxième partie de l’histoire : "c’est le public qui pose problème".

> Lire aussi : Comment j’ai libéré ma musique, l’histoire d’une conversion

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13 réponses à Je veux être une star underground – 1. l’artiste est un grand malade

  1. niko dit :

    merde, mais Pat c’est moi :)

  2. molotov dit :

    Très très bon ! J’attends la suite avec impatience …

  3. Iksvox dit :

    …et à si bien conter sa vie, Pat signa chez Albin Michel et vendit 500’000 exemplaires en 12 langues.

    Perverse la vie?

    ;-)

  4. jackf dit :

    Je découvre ton son grace au boudoir de MonCulProd, j’en suis à Alone et ya vraiment quelque chose qui sort du lot par rapport à tous les albums électro au kilomètre qu’on peut entendre un peu partout, enfin une empreinte personnelle assez allumée…

    Les texte est assez succulent aussi !

  5. XsP dit :

    humm.. j’adhère à l’histoire du sacré Pat ;
    Surtout quand on connait un certain m*******m [note l’éditeur : nom supprimé à la demande de l’intéressé]
    en lisant ton idée sur la "Star Underground" j’ai vraiment cru que tu parlais de ce mec, enfin bon je le connais personellement .. mais bon :s !! Il est vraiment comme tu le décris ; il aime pas le commercial, il va jusqu’a chier dessus, pour au final faire un concour de remix et se voit décerner le premier prix :s ( excuse moi mais il y a pas un probleme ?? lol );

    IL AIME SEULEMENT LA MUSIQUE INTELLIGENTE ET COMPLEXE, IL EST AVANT GARDISTE APRES TOUT …

    Il veut s’autoproduire, mais pas en France vu que c’est un pays de merde, et que les gens ne sont pas OUVERT : /
    il a donc décidé de se produire aux states avec ses amis O***N / R*******e, Môsieur M*********m ne se prend donc pas pour de la merde =D = X

    Vous pouvez le voir raconté de la merde sur ce forum là : http://www.sample***** ;
    Vous y remarquerez qu’il parle très souvent à la premiere personne puisque les autres ne sont guerres aussi productif que lui !!
    C’est un ARTISTE !!

    Encore heureux que certaines personnes ( comme toi ) arrivent à ouvrir les yeux sur le dis Underground !! D’ailleur l’histoire de la musique intelligente ( IDM : intelligent dance music ) est tellement Underground qu’on se demanderai si elle n’est pas un peu plus populaire que ce que les fanatiques prétendent ? ^o)

    Félicitation pour cet article qui restera à jamais dans mes favoris !:p

    ps : les gens comme le PAT ou le M**********M sont vraiment blazant :s

    Bonne continuation à toi l’auteur/artiste ? :p

  6. ashassin dit :

    très très bon, ya des détails qui tuent (Aaahh, le coffret cd radio france à la bibliothèque… tu me connais ou quoi?)
    to XsP : je ne connais pas ton m******m, mais ton commentaire est nul, c’est bas, mesquin et sans interêt.
    Si le gars est enflé, va lui dire en face ou laisse le enfler tout seul.

  7. Le Caphar dit :

    Ah ben on s’est croisés, Ashassin.

    Oui, je te connais. Tu étais l’autre mec louche qui traînait dans ces rayonnages qui n’intéressent personne ;)

  8. perrine dit :

    nul même pas d’image

    ooooaaaarrrrrkkkk!!!!!!!!! ça me dégote

    adiot adieu

  9. Le Caphar dit :

    Perrine, je te conseille d’aller voir sur des sites d’images plutôt. Genre filckr.com.

    Merci pour ce commentaire vraiment amusant (et constructif).

  10. evo dit :

    je me reconnais aussi bien là dedans… Je suis pat… mais je l’accepte de plus en plus…
    bravo !

  11. mohamed dit :

    je veux devenir une star

  12. yasser 11 dit :

    bonjour je veut etre un artiste je suis un jeune algérien ma passion c’est l’écriture je veut que quelquin me prene en charge

  13. ashaszin dit :

    De retour sur ton blog, au nom toujours aussi génial (c’est tellement d’actualité…). D’un article sur les couleurs web en vogue, je retombe sur ce petit bijou d’humour et d’autodérision.

    Dis, c’est pour quand la partie 2 ? :)

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